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le sevrage tabagique aux personnes en situation de précarité

Face à des patients en situation de précarité, présentant parfois de multiples pathologies mal prises en charge et qui nécessiteraient un accompagnement soutenu, la recommandation du sevrage tabagique n’est pas toujours considérée comme une priorité par les professionnels de santé. Ces derniers préfèrent se concentrer sur les impératifs qu’ils considèrent comme les plus urgents et craignent par ailleurs l’échec de toute tentative, face au manque de ressources des personnes concernées (manque de ressources qui concerne notamment leur entourage et la faible connaissance des dispositifs existant) et leur vulnérabilité. Pourtant, l’arrêt du tabac, s’il bénéficie d’un accompagnement solide, peut au contraire constituer une étape importante pour ces patients en contribuant à renforcer leur confiance quant à leur possibilité d’être en partie maîtres de leur santé. C’est ce que nous rappellent le docteur Béatrice Badin de Montjoye (psychiatre addictologue, Samusocial de Paris) et deux représentants de l’Observatoire du Samusocial, Catherine Cavalin (directrice) et Emilie Adam-Vezina.

Par Béatrice Badin de Montjoye, Catherine Cavalin et Emilie Adam-Vezina*

Tant sur le plan de la prévalence que sur celui de la dépendance nicotinique, de nombreuses études ont montré la surreprésentation des fumeurs dans les populations présentant une situation de précarité, c’est-à-dire des personnes qui ne bénéficient pas d’un emploi, d’un logement personnel, de revenus stables, du soutien d’un entourage, ou encore de droits ouverts à l’Assurance maladie.

Selon l’enquête santé EHIS-ESPS 2014 (European Health Interview Survey- Enquête santé et protection sociale), parmi les 22 % de personnes de 15 ans et plus qui, en France métropolitaine, fument quotidiennement, les catégories socioprofessionnelles sont très diversement représentées, les ouvriers étant plus nombreux que les cadres à fumer. D’autres études menées par la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) et l’Irdes (Institut de recherche et documentation en économie de la santé) ont mis en évidence que, à sexe et âge comparables, les demandeurs d’emploi fument plus fréquemment que les actifs, les bénéficiaires de la CMU-C ont une consommation de tabac supérieure à l’ensemble des personnes non bénéficiaires de cette prestation sociale ou encore les personnes sans aucun diplôme ainsi que celles possédant un diplôme de premier cycle (du brevet jusqu’à CAP/BEP) fument plus que celles qui ont un diplôme universitaire.

 

L’enquête Samenta, menée en 2009, dont l’objectif était l’estimation des troubles psychiatriques et des addictions parmi les personnes majeures sans domicile fixe en Ile-de-France, recourant à des services d’aide (lieux d’hébergement et hôtels, accueils de jour et lieux de distribution de repas chauds), a montré que 53,5 % de personnes dans cette population fumaient quotidiennement : 68,6 % pour les hommes et 24,4 % pour les femmes ( âge moyen de la population : 38 ans).

Cette enquête a également montré que les individus de la population sans domicile souffrant de troubles psychiatriques avaient une consommation de tabac significativement plus élevée que ceux qui ne présentent pas ces troubles.

La précarité des conditions de vie et la grande pauvreté sont ainsi significativement corrélées à l’existence de troubles de la santé mentale (en particulier un syndrome anxio-dépressif) et au fait de développer certaines conduites à risque pour la santé, notamment l’usage du tabac et la consommation d’alcool quotidienne et excessive (1).

Et pourtant, la dangerosité du tabac est bien évidemment la même pour les personnes en situation de précarité que pour la population générale, et les bénéfices attendus d’une diminution de la consommation ou d’un sevrage sont indéniables pour tous.

Comment améliorer la proposition d’un sevrage tabagique à toutes les personnes en situation de précarité, et comment transformer la privation du plaisir d’une cigarette en un gain perçu de mieux-être ?

La première nécessité est de proposer une prise en charge pluridisciplinaire, au cours de laquelle les intervenants puisent dans ce qui fait le quotidien, les projets à court terme et le parcours de vie de la personne pour s’entretenir avec elle de sa consommation de tabac. L’évaluation psychiatrique, en cas de repérage notamment d’une mésestime de soi, d’une difficulté à se projeter dans l’avenir, ou d’un trouble anxieux permet de débuter précocement un éventuel traitement adéquat et d’éviter ainsi certaines rechutes. Une approche nutritionnelle peut également faciliter l’abord de l’arrêt du tabac. Elle peut permettre, par exemple, de rechercher si la personne a une activité physique ou parfois d’aborder le plaisir à l’alimentation, tremplin pour une reconquête des sens et de moments conviviaux partagés (2).

La prise en charge sociale est indispensable, dans une logique d’accès universel au dispositif sanitaire de droit commun en addictologie, et en sachant également mobiliser les réseaux nécessaires pour soutenir et accompagner les différentes démarches qui constituent une prise en charge globale.

Pour certains individus, qui ont commencé très jeunes le tabac, dont l’entourage est quasi exclusivement fumeur et dont la consommation de cigarettes a rythmé les journées, le soutien peut débuter – dans une dynamique de réduction des risques – par une diminution de leur consommation.

Des réussites potentiellement au rendez-vous !

Les cliniciens doivent proposer une prise en charge pour le tabac aux personnes présentant une situation de précarité – et, parmi elles, tout particulièrement à celles qui souffrent d’une pathologie –, avec le même enthousiasme qu’aux autres patients dont ils ont la charge. Les réussites sont parfois au rendez-vous ! Plusieurs patients ont ainsi exprimé leur satisfaction de pouvoir se sentir, pour une fois, seuls maîtres à bord, acteurs d’une décision à prendre pour eux-mêmes.

Il est important de former l’ensemble des intervenants travaillant avec ces populations à l’intérêt et à la possibilité du sevrage tabagique. Intégrons pour cela dans nos formations en addictologie les personnes travaillant auprès des exclus et notamment ceux travaillant dans les LAM (lits d’accueil médicalisés), dans les LHSS (lits halte soins santé), dans les ESI (espaces solidarité insertion),…

Proposer aux patients en situation de précarité l’arrêt, ou la diminution, de leur consommation de tabac est un défi à relever pour ces prochaines années. Globalement, cette démarche est cohérente avec le souci de favoriser leur meilleur accès aux soins. Notre dynamisme et notre motivation contribueront à la réussite de ce projet !

1 Muriel Moisy DREES, Etudes et Résultats sept 2015 n°0932.
2 http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2016/merson_f/pdfAmont/merson_f_these_udl.pdf

 

*Béatrice Badin de Montjoye, psychiatre addictologue, Samusocial, Paris
Catherine Cavalin, directrice, Emilie Adam-Vezina, Observatoire Samusocial, Paris